Problématique de la mobilisation de la diaspora camerounaise : les réflexions du Think Tank CABAC au-delà du FODIAS2017

La première édition du Forum de la Diaspora (FODIAS2017) se déroule actuellement à Yaoundé sous le thème, « Le Cameroun et sa Diaspora : agir ensemble pour le développement de la Nation ». Les sept grands pôles définis comme prioritaires par les organisateurs et autour desquels seront organisés les débats sont les suivants: a) Santé, b) Sécurité Sociale, c) Éducation et Formation, d) TIC et Économie Verte ; e) Économie, Finances, Développement immobilier ; f) Art, Culture et Tourisme ; g) Communication et Relations Publiques.

FODIAS2017 reprend quelques réflexions du Think Thank CABAC. L’occasion était belle de centrer le débat sur le modèle d’engagement de la diaspora à travers les lois, les cadres politiques, l’intégration institutionnelle, les structures administratives, et les mesures incitatives. Que l’on soit d’accord ou pas de la définition des contours de l’organisation du forum, il est souhaitable de recadrer la problématique de la mobilisation de la diaspora camerounaise pour le développement du pays, un thème abondamment traité et ayant fait l’objet de plusieurs publications par les experts du Think Tank CABAC. Les articles qui suivent sont des résumés des chapitres de l’ouvrage collectif intitulé, « Diaspora Camerounaise: En dehors de l’État, Au sein de la Nation », rédigé par une vingtaine d’intellectuels et professionnels camerounais.

Le projet d’élaboration de cet ouvrage avait pour but d’explorer l’ampleur et la pluralité des modalités de l’influence de la diaspora camerounaise sur les questions de développement du pays. L’un de ses objectifs majeurs du projet était de partager avec l’ensemble des camerounais une réflexion, une idée, voire un projet de société qui réunirait tous les enfants d’une même nation afin de travailler ensemble à sa construction, son développement et son essor dans le monde. La sortie du livre a été un point d’ancrage dans le cadre du lancement d’activités du Think Thank CABAC.

Nous essayerons de répondre dans cette première contribution à la question sur la meilleure stratégie nationale de mobilisation de la diaspora à travers le modèle d’engagement proposé dans l’ouvrage.


Les réflexions sur la mobilisation du capital humain de la diaspora africaine au profit du développement du continent sont depuis longtemps et nous le verrons, au centre des débats dans les instances internationales ainsi que dans certaines institutions de recherche. L’idée générale qui ressort des divers travaux entrepris est qu’au-delà des envois de fonds, la diaspora africaine peut aussi transférer au continent des idées, une pensée, des valeurs, des modes de vie et des systèmes de référence susceptibles de sortir l’Afrique de sa désuétude et de son sous-développement.

L’investissement sur les diasporas scientifiques est aujourd’hui l’un des grands thèmes prônés par les nouvelles politiques de développement en faveur de l’Afrique initiées par certaines organisations internationales. Il semble pouvoir apporter des solutions à l’un des problèmes auquel le continent est confronté depuis des décennies, à savoir la fuite des cerveaux (ou fuite du capital humain). Il se dégage aujourd’hui un consensus interdisciplinaire de plus en plus large soulignant que l’utilisation du capital humain de cette diaspora faciliterait la lutte contre la pauvreté et la promotion du développement économique des pays africains.

Cette interdisciplinarité regroupe les théories modernes du capital humain, les théories et stratégies de développement, et l’analyse théorique des migrations internationales. L’articulation entre ces différents concepts n’est nullement un effort scientifique. Les outils et les résultats d’analyse de cet ensemble de disciplines, en l’occurrence, cette interdisciplinarité est la volonté pratique de transformer le « brain drain » dont sont victimes les pays africains en un « brain gain ».

Depuis Adam Smith, la plupart des économistes reconnaissent que les compétences de la main d’œuvre d’un pays représentent un de ses atouts concurrentiels les plus importants. Les origines de la théorie moderne du capital humain remontent toutefois aux années 60, alors que Theodore Schultz, puis Gary Becker, proposaient leurs analyses théoriques et empiriques des liens entre l’investissement en capital humain et la rémunération. La théorie du capital humain peut en effet contribuer à expliquer la croissance économique d’un pays et l’apport protéiforme (éducation, formation, envois de fonds, influence diplomatique, transfert de technologies, etc.) de sa diaspora.

En mettant en relief les trois disciplines (capital humain, développement et migrations) sur la problématique de la diaspora africaine, on comprend aisément les démarches de l’Union africaine et/ou la Banque africaine de développement de structurer au niveau continental cette diaspora pour en faire une « sixième région ». La diaspora, dans ce cas, devra avoir un rôle stratégique fait d’influence, de lobbying, et de négociations. Elle devra aussi être un réel vecteur d’intelligence culturelle en apportant une valeur ajoutée au dialogue interculturel par des pratiques et des initiatives visant à faciliter une appréhension mutuelle des valeurs et des intérêts communs des sociétés mondiales.

En vue de prendre en compte toutes ces préoccupations, il semble convenable d’apprécier notre modèle d’engagement avec une diaspora, en se basant sur les exemples réussis dans certains pays de référence.

Modèle d’engagement avec une diaspora

Plusieurs organisations internationales considèrent les diasporas comme des vecteurs de développement, les encouragent à jouer un rôle institutionnel par le biais du dialogue et de consultations régulières, et facilitent la mise en place d’une politique nationale encourageante pour les diasporas désireuses de participer au développement de leur pays d’origine. Ces mécanismes contribuent à un bon équilibre entre le processus d’intégration des diasporas dans la société d’accueil et le maintien des liens de ces diasporas avec leur pays d’origine.

Ces nouvelles formes de mobilisation des diasporas peuvent être résumées dans un modèle d’engagement de la diaspora (voir figure ci-dessous) élaboré à partir des données collectées des exemples des pays qui ont réussi à travailler avec leurs diasporas. Ce modèle est basé sur les régularités mises en évidence à partir de la comparaison de plusieurs cas d’entre eux. Les conclusions portent alors sur les résultats de la comparaison. Le modèle d’engagement de la diaspora proposé comporte cinq construits : les lois, les cadres politiques, l’intégration institutionnelle, les structures administratives, et les mesures incitatives. Les pays choisis sont la Corée du Sud, l’Inde, la Chine, l’Israël, et la Tunisie.

Par rapport au cas spécifique du Cameroun, même si la passation de pouvoirs a été difficile entre Ahidjo Babatoura et Biya Barthelemy avec comme apogée la condamnation à mort par contumace du premier le 28 février 1984, accusé de complot contre la sûreté de l’État, le Président Biya a maintenu la politique de suspicion et d’exclusion par rapport à la diaspora camerounaise. A titre d’exemple, la loi n° 68-LF-3 du 11 juin 1968 portant code de la nationalité camerounaise a été signée par Ahidjo et n’a jamais été amendée malgré ses innombrables contradictions, l’évolution quantitative et qualitative de la diaspora, les appels récurrents de la société civile et des partis d’opposition.

Henri Eyebe Ayissi, alors Ministre des Relations Extérieures (MINREX) du pays, a au moins le mérite de proposer une démarche dite du Gouvernement résumée dans un article intitulé « Pour une mobilisation patriotique de la diaspora camerounaise » disponible sur Internet en 2010 où il tenta d’exposer les grandes lignes de la politique de gestion des relations avec la diaspora dont on a vraiment vu aucune mise en œuvre depuis qu’il n’occupe plus ce département ministériel !

Les lois

Sur le vote de la diaspora: Lors de son passage le 29 juillet 2009 en France, le Président Biya a déclaré qu’il a pris bonne note des doléances et des souhaits de ses compatriotes concernant notamment leur participation au vote électoral et aussi le problème de la double nationalité. Le décret n°2011/237 du 8 août 2011 portant sur les modalités d’application de la loi n°2011/013 du 13 juillet 2011 relative au vote des citoyens camerounais établis ou résidant à l’étranger a été promulgué et semble redondant, dans la mesure où le droit de vote est reconnu à l’ensemble des citoyens Camerounais âgés d’au moins 20 ans, ainsi que le précise l’alinéa 3 de l’article 2 de la Constitution du 18 janvier 1996.

Les modalités pratiques permettant l’exercice effectif du droit de vote qui est reconnu à la diaspora reste à peaufiner au regard des approximations observées lors de la dernière élection présidentielle dans les opérations qui ont eu lieu dans les missions diplomatiques et postes consulaires de 33 pays de par le monde. Que seulement 24.372 Camerounais de l’étranger se soient inscrits sur les listes électorales sur les 4 millions de Camerounais vivant à l’étranger (statistiques du MINREX) lors de la même élection montre clairement qu’il y a problème.

Les solutions doivent être apportées par rapport au recensement des camerounais en âge de voter dans les différents pays, leur inscription sur les listes électorales, la détermination et la localisation des bureaux de vote, la mise en place du vote électronique pour éviter des déplacements dans des pays où se trouvent les missions diplomatiques et postes consulaires.

Sur l’octroi de la double nationalité à tous les descendants du pays vivant à l’étranger : La double nationalité peut resserrer les relations entre les diasporas et leur pays d’origine en facilitant les voyages, en évitant les contraintes imposées aux étrangers dans certains cas (travail temporaire ou possession de terrains, par exemple) et en ouvrant droit aux services publics et aux prestations sociales. De façon plus générale, elle peut aider à maintenir des liens émotionnels avec le pays d’origine, encourageant ainsi des contacts et des flux d’investissement constants. Malgré ces avantages, seuls 21 des 54 pays africains autorisent la double nationalité.

La double nationalité est reconnue par le droit camerounais de la nationalité dans deux cas seulement, à savoir celui des sportifs de haut niveau et celui des Camerounais(es) qui acquièrent, par le mariage, la nationalité de leur conjoint. Une modification du code de la nationalité s’impose. Un avant-projet de loi correspondant semble avoir été élaboré par le Ministère de la Justice mais tarde à être soumis pour la procédure législative en vigueur.

Les cadres politiques

La diaspora n’est représentée ni à l’Assemblée nationale, ni au Senat, ni aux conseils régionaux ou municipaux. Le montant des envois de fonds déclarés que reçoit le Cameroun de sa diaspora est estimé à 130, 167, 162, 148, et 148 millions de dollars en 2006, 2007, 2008 2009 et 2010 respectivement. Ce montant représente plus de 0,7 % du PIB du Cameroun. Notre contribution technique en tant que diaspora à notre pays est incalculable. L’État Camerounais perçoit des taxes sur nos transferts, nos investissements et lors de nos voyages répétés au Cameroun. Notre contribution au pays est énorme. Pour le moment, la diaspora n’est pas représentée au Cameroun. La démocratie représentative exige notre participation à la gestion des affaires politiques, économiques et sociales de notre pays. Le moment est venu pour les Camerounais vivant à l’étranger d’être représenté à l’Assemblée nationale et au Senat.

Les lois du 22 juin 2004 (complétées par d’autres lois) ont marqué une rupture par rapport à la décentralisation territoriale au Cameroun. L’examen de ces nouvelles lois met en exergue deux éléments qui constituent la nouveauté par rapport aux anciennes lois: les types de collectivités territoriales décentralisées (CTD) et les compétences à transférer.

D’après la constitution du 18 janvier 1996 et la loi n°2004/017 du 22 juillet 2004 portant orientation de la décentralisation, les CTD sont les régions et les communes. La région dispose de deux organes pour son fonctionnement, le conseil régional et le président du conseil régional. Le conseil régional est l’organe délibérant de la région. Il est composé des conseillers régionaux élus pour un mandat de cinq ans. Les conseillers régionaux représentent les départements et le commandement traditionnel.

Quant au président du conseil régional, il assure l’exécutif de la région et est assisté par un bureau régional élu en même temps que lui au sein du conseil. Le bureau régional doit refléter la composition sociologique de la région. Il est composé d’un premier vice-président, d’un deuxième vice-président, de deux questeurs et deux secrétaires. Les modalités de fonctionnement, les attributions sont définies par la loi.

En ce qui concerne les communes, les nouvelles lois sur la décentralisation marquent une rupture dans la distinction communes rurales/communes urbaines simples/et communes urbaines à régime spécial. Ainsi en dehors des régions qui se situent au niveau provincial, les départements, les arrondissements et les districts seront tous dotés en CTD appelées tout simplement « communes ».

Selon l’article 15, alinéa 1 de la loi n°2004/017 portant orientation de la décentralisation, l’état transfère aux CTD, dans les conditions fixées par la loi, des compétences dans les matières nécessaires à leur développement économique, social, sanitaire, éducatif, culturel et sportif. Ces compétences ne sont pas exclusives, elles sont exercées de manière concurrente par l’état et les CTD.

Il est donc surprenant qu’au moment où L’État camerounais souhaite mobiliser sa diaspora pour son développement, les modalités diverses ne soient pas prises pour compléter la règlementation en vigueur et permettre aux camerounais de la diaspora d’influencer directement le développement de leurs régions et communes. Les jumelages observés et souhaités peuvent pourtant être facilités par les membres de la diaspora qui, pour certains, ont la notoriété et le respect dans leurs pays d’accueil.

L’intégration institutionnelle

Le Gouvernement Sénégalais a créé, le 27 Août 2003, le Ministère des Sénégalais de l’Extérieur, pour donner toute la mesure de l’importance qu’il accorde à la communauté sénégalaise vivant à l’étranger, eu égard à sa représentation quantitative et qualitative. Le Ministère des Sénégalais de l’Extérieur se devait, en collaboration avec les Missions Diplomatiques et Consulaires, de véhiculer les informations qui permettent aux Sénégalais expatriés d’accomplir les formalités requises pour une meilleure prise en charge de leur séjour à l’étranger, mais aussi de leur retour au pays. Plus près de nous, Chief Olusegun Obasanjo a lancé en 2000 le Nigerians in Diaspora Organization (NIDO), impressionné par la taille et la qualité des nigérians de la diaspora, mais inquiet de l’absence d’une plate-forme unifiée de l’engagement avec le gouvernement.

Depuis les années 1990, le gouvernement indien a créé au sein de son ministère des affaires étrangères une division des Indiens non-résidents et des personnes d’origine indienne, ces derniers pouvant disposer d’une carte attestant de leur origine. En janvier 2005, lors de la conférence du Pravasi Bharatiya Divas, devant 2 500 délégués de la diaspora indienne venus de 61 pays, le Premier ministre indien Manmohan Singh a fait état de son espoir de voir un jour tous les descendants d’immigrants indiens vivant dans différents pays du monde bénéficier de la citoyenneté indienne s’ils le désirent.

A défaut d’un département de la diaspora attaché à la Présidence de la République, il a été créé en 2005 la Division des Camerounais à l’Étranger au MINREX. Cette division a initié une série d’échanges, notamment un colloque international sur le thème « Diaspora et Développement dans les Relations Euro-Africaines » organisé, du 13 au 15 décembre 2006 à Yaoundé, avec la participation des représentants de la Diaspora Camerounaise venus d’Afrique, d’Amérique et d’Europe.

Un groupe de travail aurait été créé au sein du MINREX en 2008, avec pour mission de réaliser une ébauche de politique nationale de mobilisation, de protection et de valorisation de la diaspora. Les conclusions de ce groupe auraient été soumises à une réflexion interministérielle, dont l’objectif était la rédaction d’un document de projet d’une politique de gestion des Camerounais de l’étranger, intégrant tous les domaines de la vie du pays. On attend toujours la suite !

De tels arrangements institutionnels signifient une approche géopolitique nouvelle dans ces pays. Certains vont même plus loin en créant des institutions pour renforcer les liens culturels avec leur diaspora, mais aussi pour transformer les membres de la diaspora en ambassadeurs du pays d’origine.

Les structures administratives

Rien n’est vraiment fait à ce niveau quand on suit l’actualité des drames récurrentes liées a l’immigration a l’Europe. Pourtant, les pays africains se respecteraient en renforçant les mécanismes de protection de leurs citoyens expatriés dans les pays d’accueil ou le développement d’une politique de lutte contre les discriminations subies par leur diaspora.

Le 29 juillet 2009, à Paris, le Président Biya a exprimé le vœu de voir les Camerounais vivant en France mettre leur savoir et leur savoir-faire au service du développement du pays. Il a en outre rassuré ses compatriotes quant à la volonté de l’État de leur garantir, à travers des négociations bilatérales avec les pays d’accueil, de meilleures conditions de séjour. Est-ce la situation de ces compatriotes vivant en France a-t-elle changée entre-temps ?

Les mesures incitatives

L’exode des compétences des pays africains devrait se poursuivre dans un avenir prévisible, en raison de la vigueur d’un certain nombre de facteurs attractifs et incitatifs. Les diasporas constituent un réservoir de connaissances et de ressources humaines et financières que ces pays pourraient utiliser, afin de contribuer au développement national. Les gouvernements de ces pays ne font que commencer à prendre des mesures pour exploiter ce potentiel. Des mesures plus incitatives sont nécessaires pour renforcer la contribution des diasporas au développement. Certaines de ces mesures incluent la facilitation de l’investissement, des transferts de technologies et de connaissances de la diaspora au pays d’origine, de la reconnaissance de la contribution de la diaspora envers le pays d’origine par la création d’une distinction honorifique particulière, etc.

Le succès de ces initiatives passe par la mobilisation et la coordination des efforts et des ressources de différentes parties prenantes, notamment : institutions et entreprises des pays d’origine, pouvoirs publics dans les pays d’accueil, organisations d’expatriés, ONGs, donateurs bilatéraux, organisations internationales.

Le Cameroun a signé avec la France en mai 2009 un accord de coopération en matière de gestion concertée des flux migratoires et de développement solidaire entre les deux pays. A travers ledit accord, les deux pays s’engagent notamment à : promouvoir les instruments financiers crées en France dans le but de faciliter les transferts de fonds des migrants et de leurs investissements dans les activités participant au développement économique du Cameroun; faire bénéficier les camerounais établis en France, des dispositifs français du compte d’épargne co-développement et du livret d’épargne pour le co-développement, lequel donne lieu à une prime d’épargne; mettre en œuvre des stratégies concertées destinées à permettre la réinsertion, au Cameroun, des professionnels camerounais travaillant en France et volontaires pour un tel retour; conjuguer leurs efforts afin de permettre aux professionnels susmentionnés de bénéficier, au Cameroun, de conditions d’exercice de leur métier, dans le secteur public ou dans le secteur privé, aussi favorables que possible; encourager la réinsertion des étudiants dans leur pays d’origine à la suite d’une expérience d’expatriation.

Invitation to Africa-Colloquium, Department of African Studies, University of Vienna

logoTTC                                                                                GADS

African Diaspora Contributions to African Studies: Towards a Knowledge-based African Society Model 

Dr. Alain Nkoyock, Scholar and Practitioner,
Founder and President of Think Tank CABAC

             Tuesday, November 29th, 2016, 17.00 hrs
Department of African Studies, Seminar room 1 

DrANAfricanAdams

 

 

 

 

 

Abstract:

In this talk, the speaker, who belongs to a team of scholars and professionals from Africa residing abroad, outlines ways in which Africans abroad can make a difference in their home continent. Through programs, policies, and advocacy, Diaspora Africans have harnessed their talents, expertise, and resources for Africa’s development and nation building as well as to contribute to African studies. In furthering these objectives, the speaker has championed the establishment of a think tank called CABAC with the mission to promote patriotism, networking, and cooperation among Africans in the Diaspora, and he will outline the activities of this think tank. These activities include a case study research through which the think tank has explored the extent to which the African diaspora can influence national development issues as well as the plurality of modalities through which it can exercise such influence. In the information age, there can be a substantial amount of contribution of the African diaspora to a knowledge-based African society (KAS) supported by suitable high-tech tools and services that span over fundamentals of knowledge of African societies and their interactions with the rest of the world. This colloquium in the Department of African Studies, organized in collaboration with the Global African Diaspora Studies (GADS) research platform, provides a unique opportunity for CABAC and GADS to reflect on a KAS Scholarly-Practice-Networking (KAS-SPN) model that facilitates Diaspora contributions to African studies.

Chair of the talk:
Prof. Dr. Adams Bodomo,
Professor of African Studies (Chair of Languages and Literatures),
Director, Global African Diaspora Studies (GADS) Research Platform,
University of Vienna, African Studies Department

Address: Institut für Afrikawissenschaften, Spitalgasse 2, Hof 5, 1090 Wien

vienna

Quelques réflexions sur la problématique de l’injustice intergénérationnelle au Cameroun – 1ère partie

« Aucun problème ne peut être résolu à partir de la même conscience qui l’a créé. »

Albert Einstein

balai citoyen

Matteo Renzi a 39 ans quand il devient, le 22 février 2014, le plus jeune président du Conseil Italien, après avoir précipité la chute de d’Enrico Letta (48 ans) pendant que Silvio Berlusconi (78 ans), l’inamovible politicien italien et ancien chef du gouvernement du pays pendant plus de neuf ans, débutera trois mois plus tard, le 9 mai 2014, ses travaux d’intérêt général auprès de malades d’Alzheimer, après sa condamnation pour fraude fiscale. La même année en France, Bruno Le Maire, 45 ans, battu par Nicolas Sarkozy (59 ans) à l’élection de la présidence de l’UMP avec le score de 29,18 % des voix, fait aujourd’hui partie des personnalités incontournables de son parti, après une campagne jugée réussie par tous les observateurs de la vie politique française. Barack Obama n’a que 47 ans quand il est élu, le 4 novembre 2008, 44e président des États-Unis après avoir obtenu 52,9 % des voix et 365 grands électeurs contre le républicain John McCain (72 ans).

La moyenne d’âge de Renzi, de Le Maire et du candidat Obama est de 44 ans au moment où ils décident d’influencer la gestion des affaires nationales en assumant, ou réassumant, les hautes responsabilités de l’État pour innover et transformer leur pays respectif. Dans une Italie en crise qui adopte un plan d’austérité le 29 juillet 2010 et qui a une des dettes les plus élevées du monde, culminant à près de 120% du PIB, l’ancien Maire de Florence a bousculé la politique italienne en avançant des projets ambitieux pour son pays notamment en matière économique, mais surtout sur le plan institutionnel en proposant la suppression des provinces, en faisant voter une loi électorale ambitieuse ou en tentant de mettre fin au bicamérisme avec la neutralisation du sénat et sa transformation en une simple chambre consultative. Bien que la note crédit de la France est abaissée (qui passe de la meilleure note possible AAA à AA+) le 13 janvier 2012 par l’agence de notation Standard & Poor’s, l’ancien Ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, avait d’autres soucis. Sa principale formation politique, l’UMP, a de sérieux problèmes de fonctionnement, de leadership et de ligne politique. L’élection à la présidence du parti contre son ancien mentor, Nicolas Sarkozy, lui offre une tribune pour exposer sa vision politique, séduisant ainsi près d’un électeur sur quatre ! Les idées qu’il porte symbolisent cette fraîcheur. Il s’est résolument placé sur le terrain du renouvellement des pratiques politiques, notamment sur le cumul des mandats et des mandats dans le temps. Il est également partisan d’une transparence, s’inscrit dans ce créneau qui intéresse une partie grandissante des électeurs de droite, alors que ce sujet était davantage porté à gauche.

Le jeune gouverneur de l’État de l’Illinois et candidat démocrate, Barack Obama, succède le 5 novembre 2008 à huit années de présidence Bush désastreuses plombées par la guerre en Irak et une crise économique sans précédent. Les tâches qui attendent Barack Obama sont immenses, aussi bien au plan national qu’international. Au-delà des questions politiques,  le nouvel occupant de la Maison Blanche incarne une vraie mutation de la société américaine qui pour la première fois de son histoire porte un homme noir à la plus haute fonction. Un vrai symbole d’espoir pour le monde entier et je me suis surpris à vanter dans un article le leadership moral du 44e Président des États-Unis d’Amérique !

Quarante et quatre ans, c’est l’âge de la maturation dans d’autres cieux ; un moment où se construisent quasi-définitivement les convictions politiques de l’individu. En effet, une rapide évaluation de l’échantillon des dirigeants politiques mondiaux, par croisement entre l’âge et la fonction publique, montre que la moyenne n’en est pas si éloignée.

Au Cameroun, la moyenne d’âge du gouvernement est de 65 ans comme le relevait Jeune Afrique dans son numéro 2814 du 14 au 20 décembre 2014 en citant International Crisis Group.

Les chefs d’institution sont vieux. Les dirigeants des sociétés d’Etat sont vieux. Les généraux sont vieux. Même les dirigeants des partis sont vieux.

Les jeunes “ne croient plus en rien”; c’est une “génération désabusée” car derrière cette problématique d’engagement politique qui fait intervenir l’âge comme variable explicative, se cachent à la fois des effets d’âge, de génération et de structures politiques. Les trois sont mêlés de façon quasi-inextricable au Cameroun.

Notre pays traverse, depuis des décennies, une crise multiforme. Dans son message de fin d’année 2014 aux Camerounais, Maurice Kamto, le président du MRC a dressé un tableau sombre du pays, en régression aux niveaux économique, politique, sécuritaire et social du pays. Contrairement à son ancien patron, le Président Biya, qui s’est félicité dans son message à la Nation de fin d’année 2014 et du Nouvel An 2015 que les «institutions démocratiques ont trouvé leur rythme de croisière», que le «programme économique montre que nos grands projets de première génération sont, soit achevés ou sur le point de l’être, soit en bonne voie», et des «retombées favorables pour l’emploi de notre politique de croissance.»

Malgré l’optimisme affiché par le Président Biya, on constate que les performances économiques du Cameroun, au regard des données disponibles, restent médiocres. On se serait naturellement attendu que les camerounais de mon âge ou plus jeunes, cette Nouvelle Génération, s’engagèrent à défaut d’être sollicités « pour le vaste chantier de la construction nationale. » L’urgence, me semble-t-il, est dans la prise de conscience de l’indispensable dynamique de renouvellement de la classe politique et décisionnelle du pays et de l’indépendance de notre génération qui subit, en sourdine et en complice, les conséquences des décisions et indécisions de la Génération Ahidjo-Biya.

Génération Ahidjo-Biya, le mot est trouvé. Mais qu’est-ce que c’est? C’est cette cohorte structurée, marquée par des intérêts communs, dont les membres partagent la conscience forte et l’entière responsabilité de la gestion de la Cité des indépendances à nos jours. L’a-t-elle bien géré ? Loin de moi la prétention de les juger ; l’histoire s’en chargera. Toutefois, en suivant la réflexion d’Emmanuel Kant sur l’injustice des générations, il existe dans notre pays une asymétrie historique qui marque une inégalité radicale, puisque la Nouvelle Génération hérite, malgré elle, de tout le désordre, la mauvaise gouvernance, la dette, les conflits, que la Génération Ahidjo-Biya a accumulés, parce qu’elle a vécu dans l’inertie et l’inaction stérile, en pillant les ressources nationales, contractant des dettes pour des plans d’urgence mal gérés et à portée nulle. Notre génération ne mérite pas cette injustice, cette spoliation des ainés au profit des puînés.

La situation décrite ci-dessus nous confronte à l’installation d’une fracture générationnelle d’autant plus difficile qu’elle est silencieuse et ignorée par la jeunesse actuelle qui noie son chagrin dans l’alcool et les réseaux sociaux. La responsabilité de la Nouvelle Génération est de mettre un terme à cette grave injustice comme le font, dans d’autres cieux, les Renzi, Le Maire ou Obama. L’engagement de la jeunesse ailleurs, qui contraste tant avec ce que nous observons chez nous, consiste à une prise de conscience des responsabilités de l’heure pour agir, essayer de changer les choses.

La jeunesse camerounaise préfère rester dans sa coquille, en tout pendant des pauses d’insultes et/ou d’incitation la haine tribale sur les réseaux sociaux, instaurée par leurs ainés, toute honte bue. Pourtant, la responsabilité de ma génération est de s’interroger enfin sur une problématique de justice, en s’intéressant à la fois au sort de la génération de nos ainés (la Génération Ahidjo-Biya), mais aussi et surtout celle de nos puînés.

En guise de conclusion 

Face aux nombreux défis de développement du pays et aux enjeux liées à la mondialisation, la participation de la nouvelle génération à la vie politique nationale s’avère plus que jamais importante. Cette génération a d’autant plus intérêt à y participer que son avenir immédiat en dépend grandement. Plus les jeunes se désintéressent de la politique et de la chose publique, plus les décisions qui concernent leur futur sont prises par les membres de la Génération Ahidjo-Biya, les membres d’une classe politique qui a pour la plupart plus de 70 ans !

J’entends déjà certains s’exonérer de ne pas faire de la politique ! Il n’y a pas de honte de s’intéresser à la vie politique de son pays. Car la politique est l’art de gérer les affaires de la cité. Elle imprègne tous les aspects de la vie au sein d’une société. Elle est aussi vieille que la volonté des êtres humains de coexister dans le cadre d’une communauté. Il n’existe pas de société sans politique ou d’acteurs politiques. En d’autres termes, il n’existe pas de communauté humaine sans organisation, sans règles, sans une répartition des rôles entre des gouvernants et des gouvernés, sans un système de gestion des ressources et sans des acteurs/actrices qui s’organisent pour conquérir, exercer et conserver le pouvoir d’administration partielle ou totale de la Cité.

Arrêtons de se cacher derrière cette absence de culture politique et démocratique, de l’avidité de nos ainés et de l’inefficacité des politiques actuelles. La politique n’est pas une « affaire » très sale réservée aux personnes à la fois âgées, fortunées et sans morale. La Nouvelle Génération se doit d’intégrer la nécessité et la noblesse d’un engagement politique sain en élaborant urgemment des approches concrètes pour le développement du pays.