Création d’une Technopole au Cameroun et Politique Industrielle Nationale (1ere Partie)

Aside

Dans son discours de politique générale lors du 3ème congrès ordinaire du RDPC le 16 septembre 2011, le Président Biya a déclaré que «les grandes ambitions d’hier vont devenir les grandes réalisations. Et à partir de janvier 2012, le Cameroun sera un vaste chantier». A ce sujet, il a évoqué de grands projets comme  la construction de plusieurs barrages dont Lom Pangar, Memvele, ou Nachtigal. D’autres chantiers, annonçait-il, concerneront la construction d’un deuxième pont sur le Wouri à Douala, la construction du yard pétrolier et le port en eau profonde de Kribi. Le Président Biya aura quand même noté que ces « grandes réalisations » exigent une « nouvelle dynamique » qui permettra de transformer le Cameroun.

Les projets cités par le Président Biya sont inéluctablement porteurs de beaucoup d’espoir pour les Camerounais et seront sans doute de véritables vecteurs de création d’emplois pour le pays. Mais ce ne sont que de grands programmes d’équipement et d’infrastructures destinés à soutenir le développement dans quelques régions du pays d’une industrie globalement balbutiante. Dans son édition du 16 février 2010, le journal Mutations avait fait une excellente analyse sur la panne sur les ressorts de l’industrialisation au Cameroun.  D’après le journal, l’ossature de l’industrie nationale est malmenée par un demi-siècle de balbutiements internes et une baisse des investissements directs extérieurs.

L’activité industrielle camerounaise est caractérisée par une atonie aussi bien structurelle que conjoncturelle. Au lendemain de l’accès à l’indépendance, le Cameroun élabore une matrice d’actions économiques dont l’issue débouche sur la définition d’une politique industrielle adossée sur trois piliers : (1) la réduction des importations par la politique d’import substitution en favorisant la production locale dans la limite des compétences ; (2) la transformation des ressources naturelles afin de créer de la valeur ajoutée ; (3) l’intervention massive de l’Etat pour le financement de l’industrie embryonnaire du pays. La récession mondiale des années 80, qui a entraîné la chute brutale des cours des matières premières, a empêché la réalisation du Plan directeur de l’industrialisation (PDI) du Cameroun de 1987. L’intervention du FMI dans le redressement et la stabilisation des finances publiques, à travers l’instauration des plans d’ajustement structurel, a plombé toute tentative de développement industriel.

Le Ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire  a entrepris en 2009 une réflexion nationale sur le long terme et publié un document intitulé « Cameroun Vision 2035 ». L’un des objectifs généraux de cette vision prospective à long terme est de faire du Cameroun un Nouveau Pays Industrialisé (NPI). Pour ce Ministère, la principale caractéristique d’un NPI  est une industrialisation rapide par une évolution accélérée du secteur manufacturier, et un développement harmonieux du domaine des services notamment dans ses composantes commerce, transport et tourisme.

Cette étude prospective a eu le mérite de lancer un débat en stimulant la réflexion sur le futur du pays. La première leçon à tirer de cette expérience est donc le grand intérêt de faire mener par les experts camerounais l’essentiel de la réflexion sur leur avenir à long terme, une leçon qui concerne certainement les futures études dans d’autres secteurs socio-économiques et politiques nationaux mais aussi probablement les études de portée plus limitée.

Cela dit, cette étude propose une politique industrielle minimaliste et limitée, ainsi que le prônent les théories standard et le modèle économique classique. Dans un classement de l’ONUDI en 2005 incluant 122 pays, le Cameroun occupait le 118e rang en matière d’industrialisation. A cause de la faiblesse de son industrie, le Cameroun était loin derrière des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Rwanda, le Kenya, le Malawi, le Benin… Le secteur secondaire au Cameroun représente 20.3 % du PIB. Son taux de croissance a été de -2.5 % en 2009 contre +1.2 % en 2008, et il s’est établi fin 2010 à -1.2 %. Cette contreperformance s’explique en partie par la faible industrialisation de l’économie.  Pour s’émanciper de ses faiblesses en matière d’industrialisation, l’ONUDI a conseillé que le Cameroun, l’un des pays du « Bottom Billion », doit impérativement s’intégrer à l’économie mondiale.

Une nouvelle politique industrielle au Cameroun semble légitime dès lors que celle-ci consiste en une politique d’environnement favorable aux entreprises, notamment en termes de concurrence, tout en mettant l’accent sur l’innovation et la R&D.  J’ai longtemps rêvé d’une formulation par le gouvernement camerounais  des prémices d’une véritable politique industrielle au Cameroun. Une politique industrielle basée sur le renouveau des actions ciblées en faveur de l’innovation. En effet, le passage à une économie mondialisée, caractérisée par la croissance des échanges et des flux financiers et l’apparition de nouveaux partenariats comme ceux avec la Chine sur des produits à haute valeur ajoutée, aboutirait à la remise en cause du PDI et de la matrice d’actions économiques élaborée au lendemain de l’accès du pays à l’indépendance. L’arrimage du pays a une économie mondialisée serait en conformité avec les méthodes de scenarios utilisées dans Cameroun Vision 2035 qui décrivent des futurs possibles du pays (y compris sa politique industrielle), eux-mêmes déterminés par l’évolution à long terme des facteurs clés.

La politique industrielle peut être définie comme l’ensemble des actions publiques ayant pour objectif  d’agir directement ou indirectement sur la création, le développement et la diffusion de la production industrielle, dans le but final d’améliorer les performances des systèmes productifs. Je rêve d’une  nouvelle politique industrielle  destinée à promouvoir l’innovation et à valoriser et orienter notamment la recherche et développement (R&D) en direction des nouveaux secteurs de haute technologie (TIC, biotechnologies, …). Je suis convaincu que le Cameroun en bénéficierait davantage si nous accompagnions l’exécution de ces grands projets présidentiels par le lancement d’une technopole au Cameroun.

Les technopoles sont des groupements d’organisations de recherche et commerciales qui s’attachent au développement scientifique dans son ensemble, depuis le laboratoire jusqu’à l’étape de la fabrication et de la commercialisation du produit. Ils constituent un ensemble d’entreprises, majoritairement des PME, de laboratoires et d’unités de production, structurés dans un environnement de qualité. Bien souvent, ils sont situés dans un périmètre délimité qui comprend des universités et des instituts de recherche technique des secteurs public et privé. Cet espace rassemble les activités économiques de haute technologie tournées vers les innovations à venir.

L’émergence d’une technopole au Cameroun doit s’inscrire dans le cadre d’une nouvelle politique industrielle visant à l’intégration des nouveaux secteurs de haute technologie au tissu industriel. La mise en place d’une technopole au Cameroun viserait l’intégration des nouveaux secteurs de haute technologie au tissu industriel. Elle devra faciliter les mécanismes d’ancrage territorial d’activités industrielles et de services liés aux nouveaux secteurs de haute technologie. En ce sens, la diffusion des nouveaux secteurs de haute technologie dans les économies périphériques dépendrait de leur capacité à participer à l’offre mondiale. Les exemples sur le continent des technopoles tels que Ariana à Tunis (El Ghazala), technopark de Casablanca, cyberpark d’Alger (Sidi Abdellah) ou Gauteng en Afrique du Sud montrent d’une part que le secteur industriel privé est stimulé au sein de pépinières de projets pour impulser la création d’entreprises innovantes et reconstituer les liens science-industrie ; et d’autre part des mécanismes d’attractivité des firmes multinationales opérant dans les secteurs de haute technologie y sont mis en œuvre afin de favoriser les transferts technologiques.

La technopole du Cameroun pourra :

  • Produire, diffuser, transférer et valoriser le savoir et le savoir-faire scientifiques et technologiques au service du développement économique et social.
  • Favoriser la création et la croissance d’entreprises innovantes par la valorisation des résultats de la recherche.
  • Promouvoir un fort partenariat secteur public-secteur privé.
  • Stimuler l’auto-emploi en particulier pour les diplômés de l’enseignement supérieur.
  • Promouvoir la compétitivité et la durabilité des économies sectorielles.
  • Favoriser les investissements directs locaux et étrangers.
  • Offrir des services à valeur ajoutée de même que des espaces et des installations de haute qualité
  • Mettre à disposition des opérateurs économiques, les compétences et les expertises de proximité afin d’accroître leur performance et leur compétitivité.
  • Préserver et sécuriser les résultats innovants d’une part, par la définition du cadre institutionnel des normes et processus de l’innovation et d’autre part, par l’élaboration, d’une législation relative à la propriété intellectuelle et au brevetage.

La technopole camerounaise devra être à vocation scientifique, technologique, industrielle, économique, artistique et culturelle. Elle doit être pensée comme une interface des économies nationale, sous-régionale, et mondiale. Elle doit être le creuset d’une véritable synergie, dans chacun des secteurs prioritaires de l’économie nationale, dans la formation de compétences, la recherche scientifique, le transfert et développement technologiques, la production de biens de services et de l’entreprenariat.

Cette série d’articles a pour objectifs (1) de proposer l’architecture d’une technopole camerounaise et les mécanismes de sa mise en place ; (2) d’identifier les contraintes organisationnelles et institutionnelles, et culturelles auxquelles s’expose une technopole camerounaise ; et (3) de proposer des solutions  afin d’éviter que la future technopole camerounaise ne puisse être considérée comme un simple relais d’importation de biens et services à fort contenu technologique, sans permettre une réelle intégration des nouveaux secteurs de haute technologie au tissu industriel local.